Télévision

Anne-Sophie Lapix, ou l’égarement journalistique

Mercredi 14 mars, sur le plateau du Journal de 20 h de France 2, Anne-Sophie Lapix a donné une brillante leçon de journalisme postmoderne au cours d’un échange mémorable avec François Cluzet, invité pour évoquer la sortie du film Le Collier rouge, adaptation du roman de Jean-Christophe Rufin – présent aux côtés de l’acteur.

En l’espace de deux questions, elle a fait montre de ce défaut absolu d’intelligence de situation qui caractérise le journalisme contemporain.

À l’occasion de sa première intervention, la journaliste s’est livrée à une transition pour le moins hasardeuse avec le sujet précédent, qui concernait le décès de l’astrophysicien Stephen Hawking : « Vous avez signé un de vos plus grand rôles dans un fauteuil roulant, évidemment dans Intouchables, vous comprenez comment le handicap peut développer comme ça une énergie incroyable, un état d’esprit conquérant ? » Manifestement désarçonné par l’abyssale sottise de cette question liminaire, le comédien répliqua sagement : « Vous savez, moi, après le tournage, je suis reparti sur mes jambes. » Spectaculaire camouflet adressé à la présentatrice dont le sourire inaltérable faisait craindre bien pire.

Et le pire ne s’est pas fait attendre : « Depuis quelques jours, on assiste à des manifestations contre Bertrand Cantat aux cris d’assassin. Le chanteur a été condamné pour avoir tué Marie Trintignant, qui a partagé votre vie. Que vous inspirent ces manifestations ? » In cauda venenum ! Accusant visiblement le coup, l’acteur rétorqua, la tête basse, la voix tout à coup chevrotante : « Ne m’en voulez pas, ce n’est ni contre vous ni contre les téléspectateurs, mais j’ai fait une promesse à mon fils qui m’a demandé, dernièrement, de ne plus faire aucun commentaire. J’aime mon fils et je ne veux pas le trahir. Je crois que tout ce que je pourrais dire remuerait le couteau dans la plaie. » Bien évidemment, Anne-Sophie Lapix confessa comprendre son silence. Puis elle enchaîna imperturbablement sur les médailles paralympiques, un grand sourire aux lèvres.

Les étudiants en journalisme devraient méditer l’exercice d’Anne-Sophie Lapix, s’ils souhaitent un jour, eux aussi, siéger sur le trône de la grand-messe du soir. Après avoir demandé à l’acteur interprétant un handicapé ce qu’il retirait de son expérience de l’invalidité, la présentatrice questionna l’homme sur ce qu’il pensait du retour sur scène du meurtrier de son ancienne compagne – et de la mère de son fils. Après avoir consulté François Cluzet sur un sujet qu’il ne pouvait qu’ignorer – n’ayant pas vécu dans sa chair le drame du handicap -, elle lui demanda l’impossible une seconde fois en l’interrogeant à brûle-pourpoint sur une indicible meurtrissure qu’elle raviva sans crier gare, armée de son inoxydable sourire.

Ironie de l’histoire : le Journal avait débuté par la nomination, à la tête de la CIA, de Gina Haspel, surnommée la Sanglante et accusée d’avoir supervisé des opérations de torture. Le Journal de 20 heures d’Anne-Sophie Lapix a prouvé qu’il existait plusieurs catégories de tortionnaires. Et que l’élégance était la chose du monde la moins partagée. Elle ne se mesure pas au prix d’un chemisier.

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