Islam

Chevènement refondateur de l’islam ? Une généreuse illusion

Avocat, universitaire, essayiste
 

Jean-Pierre Chevènement a accordé un long entretien à Valeurs actuelles pour expliquer sa doctrine pour « un islam de France ». L’homme est intelligent, respecté, son patriotisme républicain n’est pas en cause. Il n’est pas, pour autant, infaillible : sa culture classique inhibe sa compréhension de l’islam ; il commet des erreurs qu’il faut dénoncer car le sujet est si grave qu’aucun relâchement n’est acceptable.

Jean-Pierre Chevènement parle des « importations arabes dans notre culture (sic) » (algèbre, découvertes fondamentales en astronomie, médecine…). Jean-Pierre Chevènement confond arabe et musulman et, il y a 1.200 ans, les musulmans étaient minoritaires dans les terres conquises. Il est incontesté que les sciences ont été fondées par les Grecs il y a 2.500 ans et transmises, y compris au monde musulman, par Byzance (La Gloire des Grecs, de Sylvain Gouguenheim); l’islam initial déclare la terre plate ; les Indiens, les Perses ont créé les chiffres modernes et l’algèbre.

Jean-Pierre Chevènement veut « tenter de faire émerger un islam cultivé. Mais la réponse religieuse ne nous appartient pas. C’est l’affaire des musulmans d’opposer à la théologie salafiste, simpliste et violente, une théologie plus conforme à l’esprit de miséricorde qui est celui de l’islam. » Même si on espère que ce projet se réalise un jour, Jean-Pierre Chevènement commet plusieurs erreurs. Déjà, le terme condescendant de « cultivé ».

Plus grave, l’erreur de croire que l’islam relève d’un esprit de miséricorde (voir les travaux de deux islamologues : Jean-Jacques Walter, Les 2 islams ; Marie-Thérèse Urvoy, La Conquête au cœur de l’islam). Pire, encore, l’erreur de penser que, face aux égorgeurs, on pourra retirer sans risques quoi que ce soit du Coran, de surcroît à l’initiative d’infidèles : le Coran est supposé être incréé, dicté par Allah à Mahomet. Certe, on a pensé inverser l’ordre arbitraire des chapitres (fixé par les khalifes au Xe siècle), replaçant à la fin les plus pacifiques, une sorte de désuétude implicite des sourates violentes. Celui qui a proposé cela au Soudan (Mahmoud Mohamed Taha), héros de l’indépendance et théologien, a été pendu pour apostasie… Aucun chef d’État musulman n’a osé rééditer pareille initiative, anticipant les réactions des masses. Jean-Pierre Chevènement croit-il sérieusement que la France saura, elle, l’imposer au CFCM, à rebrousse-poil des États arabes ? C’est une vision purement énarchique ; seule une démarche de type napoléonien sur les juifs pourrait fonctionner (décrets de 1806/1808, abandon des règles religieuses contraires à l’ordre public français, Consistoire). Mais les méthodes de Napoléon sont inimaginables à présent. De plus, le judaïsme – comme le christianisme – avait beaucoup évolué durant tout le Moyen Âge et les 400.000 juifs de 1800 étaient prêts à cette mutation. Qu’en serait-il pour cinq ou six millions de musulmans, en 2018 ?

Jean-Pierre Chevènement est, aussi, en faveur d’une « formation profane des imams ». Formation, certes (comme en Algérie, au Maroc), mais profane ? Et y aura-t-il un délit d’exercice illégal de la conduite de la prière ou du prêche dans les caves des banlieues ? L’école (dont il fut ministre) est, certes, bienvenue pour enseigner la laïcité, mais il en méconnaît l’état de délitement et de stress socio-culturel. Il oublie que la laïcité est antinomique de l’islam textuel : qui s’en écarte est puni. Dans ces conditions, c’est naïf de soutenir que la laïcité « fait le pari qu’il y a un espace commun de rationalité à tous les citoyens [qui] peuvent, à la lumière de la raison naturelle, s’entendre sur une définition de l’intérêt général… Mais dans l’espace commun, ils ne mettent pas en avant leurs croyances religieuses ». Beaucoup de musulmans sont prêts à s’associer à cette démarche, mais ce n’est pas le cas des « territoires perdus de la République » (voir l’enquête d’un collectif d’enseignants et chercheurs en 2002).

Trois regrets : Jean-Pierre Chevènement ne parle pas de la poursuite de l’immigration de masse qui rend de plus en plus impossible l’intégration rêvée. Il pense (en socialiste) que tout est affaire d’explication, de pédagogie (manie socialiste) : « Pour peu qu’on veuille bien expliquer le sens de la laïcité, indissociable de l’héritage des Lumières ». Personne n’y avait pensé avant lui ? Enfin (naïveté ou opportunisme qui torpille sa précédente opinion), il encense Emmanuel Macron « qui a raison de raréfier sa parole sur ce sujet [de la laïcité] ». Ultime erreur : « L’élection d’Emmanuel Macron peut et doit créer un nouvel état d’esprit comparable à celui qu’avait su créer Charles de Gaulle au début de la Ve République. La France croit nouveau en elle même (sic). » Personne n’en croira un mot.

Chevènement refondateur de l’islam en France ? Une généreuse mais dangereuse illusion : une analyse et une méthode approximatives. Un grave échec en vue.

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