Justice

Une École de la magistrature, mais pour apprendre quoi ?


Magistrat honoraire et président de l'Institut de la parole

 

C’est entendu, l’École nationale de la magistrature (ENM) est dirigée par une personnalité de qualité, Olivier Leurent.

Aux antipodes de Gilbert Azibert, qui interdisait les débats ou refusait de les affronter.

Olivier Leurent, lui, les adore au point d’inviter à l’ENM Éric Dupond-Moretti (EDM) pour un dialogue devant tous les auditeurs de justice réunis. Le second, à plusieurs reprises, n’a pas tari d’éloges sur le président de cour d’assises qu’a été le premier, et il est vraisemblable que cette appréciation très positive n’a pas dû être pour rien dans la sérénité et la densité des échanges qui, paraît-il, ont conduit l’avocat à faire machine arrière sur sa proposition de supprimer l’ENM (Le Monde).

Mais l’important était-il vraiment, pour de futurs magistrats, de savoir ce que cet avocat, au demeurant remarquable et atypique dans son domaine, pensait d’eux, comme si la formation se devait d’être soumise ou infléchie par le regard et l’opinion du barreau sur elle ?

Je considère comme dangereuse et limitée cette réflexion judiciaro-judiciaire qui ne s’articule que sur la relation entre un barreau dont les maîtres se font rares et une jeunesse qui n’a que trop tendance à ne pas ouvrir les fenêtres sur autre chose qu’elle-même.

S’il y a des leçons à prodiguer aux auditeurs de justice, elles tiendront moins à des joutes peu ou prou corporatistes qu’à une volonté profonde de réflexion sur eux-mêmes. La technique qu’on apprend prioritairement n’est pas fondamentale mais la pédagogie inculquant principalement les valeurs, les vertus et la culture qui feront de n’importe quel honnête professionnel un homme ou une femme exemplaire. On n’a pas besoin d’un avocat pour apprendre le doute, la finesse, la nuance, le courage ou la liberté. Il suffit de se pencher sur soi pour les faire advenir.

Plutôt que de s’enivrer de joutes sans doute passionnantes mais qui n’apportent rien à l’auditeur de justice, il conviendrait plutôt de prévenir le danger, chez lui, d’une trop grande assurance parce qu’il incarnerait le pouvoir et saurait le droit en l’incitant d’abord à être quelqu’un de bien. Trop d’auditeurs sont lâchés dans la nature avec l’arrogance d’une maîtrise mal digérée.

L’humain, la philosophie qu’il implique, l’intelligence qu’il exige, la sensibilité qu’il appelle et la culture qu’il impose devraient avoir l’ENM comme royaume exclusif.

J’insiste sur la culture – celle des humanités et celle du quotidien. Il ne faudrait pas considérer que la première est acquise à l’entrée de l’ENM alors qu’au contraire, la pauvreté affligeante dont beaucoup d’esprits pâtissent justifierait que la culture générale soit reprise de fond en comble durant la scolarité. Ce qui distinguera le grand magistrat du magistrat médiocre se rapportera à l’ampleur de la culture du premier qui lui permettra d’appréhender le judiciaire par une voie qui l’enrichira formidablement et à l’infirmité du second condamné à ressasser des recettes sans souffle ni élan.

Pendant qu’on y est, on pourrait aussi, pour faire bonne mesure, créer un module ou un atelier – on adore ces termes si peu appropriés – de l’urbanité judiciaire ou, pour certains, de l’urbanité tout court.

Si je réagis si vivement à cette ENM ouverte sur un extérieur qui est maître Éric Dupond-Moretti, je le fais au nom de la démocratie.

Au gré des multiples conférences auxquelles je suis invité, notamment depuis 2011, je suis en contact direct, en dialogue constant avec une infinité de citoyens modestes ou privilégiés qui, tous, ont un point de vue sur la Justice, ses dysfonctionnements, sa lenteur, son manque d’écoute et aussi ses grandeurs. C’est à cette masse, à cette multitude diverse, contrastée, parfois antagoniste, souvent critique, que l’ENM doit s’adresser. Elles seront un terreau, un terrain, un chantier bien plus formateurs pour les auditeurs de justice que tous les ateliers et autres laboratoires superficiels et désaccordés du peuple.

Je devine les haut-le-cœur. Je viens de prononcer un gros mot. Le peuple. Ce peuple qui, en se mêlant de la Justice, se mêle de ce qui le concerne au premier chef.

Extrait de : Justice au Singulier

Magistrat honoraire et président de l'Institut de la parole

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