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Engrenages : quand la réalité dépasse la fiction

Journaliste

Ancien directeur des rédactions de l’Agence Gamma

 

Il est un feuilleton ou, pour parler XXIe siècle, une série télévisée en douze épisodes qu’il est de notre devoir de regarder : Engrenages. Les cinq premières saisons nous avaient déjà pris à la gorge de par leur réalisme, mais cette sixième saison est plus que réaliste : c’est un véritable reportage sur les conditions de vie de nos policiers (ripoux compris) sur la pauvreté de la Justice et sur l’état de nos banlieues. Tout y est. D’aucuns diront que ce ne sont là que des poncifs ; eh bien, non, ce que les courageux auteurs Alexandra Clert et Guy-Patrick Sainderichin ont réussi à nous présenter, c’est la vraie vie infernale de ces policiers. Aucune concession n’est faite au politiquement correct. Ce qui expliquerait, d’ailleurs, son succès international. Très peu de séries françaises ont réussi à être vendues dans soixante-dix pays, dont la très sélective Amérique hollywoodienne.

Les bandes africaines de Seine-Saint-Denis, avec leur charismatique mais criminel meneur, trafiquent en tout genre avec la bénédiction angélique de Mme le maire et la complicité de quelques policiers d’une BAC peu recommandable. Un campement de Roms qui envoie ses enfants voler dans Paris et ses filles se prostituer. Un juge malade, superbement interprété par Philippe Duclos, fait face à un procureur malsain et essaye de rendre justice aussi bien qu’il le peut avec ses faibles moyens. Des avocats jouent le jeu de leurs clients souvent véreux. Les banlieues s’enflamment dès qu’un des leurs tombe en pleine action de cambriolage. Quant à l’État, il intervient pour calmer le jeu en ordonnant aux flics de ne pas faire leur boulot. Des policiers qui n’en peuvent plus de se donner corps et âme à leur métier, sans horaires et une vie de famille impossible.

Engrenages est à regarder sans modération. Comme pour l’autre série vedette, Le Bureau des légendes, aucune faute n’est à relever dans l’écriture. Le réalisme est rendu avec une étonnante authenticité. Les heureux réalisateurs n’hésitent pas à montrer le vrai visage de notre environnement. Des banlieues arabisées, des femmes voilées, des cités où errent de jeunes hommes dont on se demande comment ils peuvent être aussi à l’aise sans jamais travailler, des voitures qui flambent, des jeunes au visage haineux. Tout y est. En tout cas, tout est comme tentent de nous le cacher nos hommes politiques et nos médias. Action, réaction. Le tournage a fait appel, bien entendu, à des dizaines de figurants mais la production a mis plusieurs mois à trouver une banlieue acceptant, en plein état d’urgence, des scènes aussi violentes que celle d’une émeute raciale. Anne Landois, la scénariste, a avoué au quotidien 20 Minutes : « On ne cherche pas à coller aux événements, mais on s’en imprègne, Engrenages prend tout le temps le pouls de la société. »

« Nos comédiens n’avaient pas le droit de tourner avec des armes à feu en pleine ville », explique à Télé 7 Jours Frédéric Jardin, l’un des deux réalisateurs de la saison 6 d’Engrenages. Autre exemple :
« Pour un décor, on a eu le feu vert de la mairie, mais on a dû quitter les lieux parce qu’on n’avait pas eu l’accord, disons informel, des bandes du quartier. On a dû modifier le plan de travail parce que le chef d’une bande nous a dit “si vous restez, ça va très mal se passer”. »

Et on s’imagine la difficulté de tourner, en pleine gare du Nord, une scène de pickpocket avec poursuite de voleuses roms. Il a fallu beaucoup de patience pour arriver à ce que la SNCF accorde sept heures pour mettre en boîte cette scène.

On se demande comment un Gérard Collomb n’a pas réagi face à cette enquête, certes romancée, mais qui décrit la vie quotidienne de nos flics telle qu’on ne veut pas l’admettre.

Ancien directeur des rédactions de l’Agence Gamma

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