Jean Rochefort : derrière le comédien, un homme, tout simplement

 

À la mort d’une vedette, c’est toujours le même rituel : hommages – sincères de ses amis encore vivants, plus convenus de la part des politiques –, bouleversement de la grille des programmes… Puis elle rejoint le cimetière des éléphants.

Pourquoi Jean Rochefort, qui vient de nous quitter à l’âge de 87 ans, est-il digne de mémoire ? Plus que sa moustache et sa voix singulière, plus que sa distinction et son humour, son souvenir ne peut se distinguer de ses films ni de ses confidences. Un bon film est un film qu’on aime revoir sans se lasser parce qu’il parle toujours au cœur et à l’esprit, un propos spontané révèle le fond de l’homme.

S’il ne fallait garder que deux de ses films, je citerais sans doute Le Crabe-tambour, de Pierre Schoendoerffer (1977), et Le Mari de la coiffeuse, de Patrice Leconte (1990).

Je vois encore le commandant du Jauréguiberry quittant Lorient pour les bancs de Terre-Neuve. Mutilé d’une main, rongé par un cancer des poumons, soigné par un médecin dont le rôle est admirablement joué par le regretté Claude Rich, il part à la recherche du « crabe-tambour », un « soldat perdu » devenu capitaine d’un chalutier, toujours accompagné d’un chat noir.

Personnage en partie inspiré par l’histoire du lieutenant de vaisseau Pierre Guillaume : guerre d’Indochine, Điện Biên Phủ, périple à bord d’une jonque pour s’échouer sur les côtes de Somalie… Il part combattre en Algérie, rejoint l’OAS, est condamné.

Le commandant veut le revoir avant de mourir, sans doute pour lui expliquer pourquoi il n’a pas démissionné comme il l’avait promis, peut-être pour quitter ce monde en paix avec lui-même. Finalement, il n’entendra que sa voix à la radio du bord. Symbole de la déchirure d’une armée, dont certains choisirent de rester fidèles au gouvernement du général de Gaulle, d’autres à la parole donnée. Les premiers, à part quelques opportunistes, souffrirent de ce dilemme, les seconds perdirent tout, fors l’honneur.

Le Mari de la coiffeuse est d’un tout autre genre. Plein de tendresse et d’ironie, plein de fantaisie et de sensibilité, tragique et optimiste à la fois.

Dès l’enfance, Antoine est attiré par les coiffeuses et s’est promis d’en épouser une. Son rêve se réalise avec la jolie Mathilde. Dans le salon de coiffure, il vit le grand amour. Jusqu’au jour où Mathilde, qui redoute d’être un jour moins aimée, se jette dans le canal, du haut de l’écluse. Pour arrêter le temps, pour que, à défaut du bonheur lui-même, son souvenir se perpétue. Antoine ne change rien à ses habitudes, faisant ses mots croisés et souriant amoureusement en direction de la caisse où Mathilde s’asseyait quand elle ne coiffait pas. Un petit conte de fées, qui est aussi un hymne à l’amour.

Que Jean Rochefort ait pu jouer avec autant de talent deux rôles si différents est une preuve de son génie. J’incline à croire que c’est aussi, derrière son masque de pince-sans-rire, la marque d’une extrême sensibilité.

Cette sensibilité, on la décèle dans certains de ses propos. J’ai retrouvé par hasard, dans les archives de l’INA, un entretien télévisé de 1981 où il explique à un journaliste pourquoi il n’est pas, contrairement à beaucoup d’acteurs, « un homme de parti ». Il évoque un épisode de la Libération qui l’a beaucoup marqué, quand il avait quatorze ans : « Une femme nue, complètement rasée, un gros homme avec une culotte de cheval, des brodequins, tenant dans sa main gauche un petit bébé de trois semaines que cette femme avait sans doute eu avec un soldat allemand. Une horreur. »

On est loin du manichéisme des bien-pensants de notre époque.

Ce que l’on doit admirer chez Jean Rochefort, c’est sans doute le comédien hors pair, mais c’est aussi, tout simplement, l’homme.

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