Jean Rochefort est mort : un seigneur s’en est allé

 

Jean Rochefort est mort aujourd’hui, rejoignant son ami Noiret, dans un paradis que l’on imagine pour la circonstance plein d’une élégance légère et surannée. On doit entendre sonner leurs éclats de rire seigneuriaux à plusieurs nuages de distance.

Il a incarné la deuxième moitié de ce siècle cinématographique, toujours un ton en dessous de sa nature tragique, par pudeur sans doute, incarnant des rôles souvent populaires, mais toujours bouleversants : son œil à la fois rieur et désenchanté, sa voix de bronze qui semblait toujours se moquer de sa propre majesté apportaient à ses personnages une densité émouvante. Même chez Yves Robert, et surtout chez Patrice Leconte. Et que dire du Crabe-tambour, où il fait face à Jacques Perrin dans un film grave et crépusculaire, plein d’honneur, de bravoure, de fidélité et autres mots devenus incompréhensibles, un film dense et de peu de mots, que son personnage porte avec une austère mélancolie.

Ces dernières années, des rumeurs de retraite avaient couru dans la presse. Rochefort avait précisé qu’il voulait simplement n’accepter, au soir de sa vie, que de bons films, afin de « terminer sa carrière par le haut ». Attitude sincère et altière, bien dans le ton de son existence.

D’altitude, Rochefort avait pris l’habitude à cheval, qu’il montait avec maestria, assurant même les commentaires des épreuves olympiques d’équitation, il y a une dizaine d’années. Il faillit, d’ailleurs, incarner Don Quichotte pour Terry Gilliam. Sans surprise. Il aurait tout aussi bien pu remplacer Dufilho dans l’adaptation de Milady. Il joignait à cette stature chevaleresque un enthousiasme sincère, presque naïf, une jeunesse et une fraîcheur qui lui valaient les sympathies des plus jeunes (revoir Les Boloss des belles lettres sur YouTube). En pantalon de velours rose et baskets à scratch, avec une moustache cyranesque qui lui allait mieux, avouait-il, que son visage glabre de « premier mari » (visible, notamment, dans Angélique, marquise des anges), il avait imposé une silhouette conforme à sa manière de voir le monde.

De sincérité, qui est à l’esprit ce que la tenue est au corps, Rochefort ne manquait pas davantage. Il fallait le voir à la télévision, évoquer les femmes tondues lors de l’épuration par les résistants de la vingt-cinquième heure, ou se souvenir de ce curé qui écrasait les escargots à coup de canne en lui parlant de l’amour de la Création, ou encore révéler la façon dont un voyage en URSS lui avait ouvert les yeux sur le communisme. Son honnêteté le mettait à l’abri des emballements, des histoires officielles et des facilités.

Ainsi, donc, la bande du Conservatoire s’en va petit à petit, comme un rassemblement de vieux copains qui quittent le bistrot les uns après les autres, parce qu’il est tard, mais sans conviction. Marielle et Belmondo restent au zinc, pour quelques temps encore. Et on ne sait pas qui prendra le relais. Édouard Baer, qui le dirigea dans Akoibon, serait son héritier le plus naturel. Mais n’est pas d’Artagnan qui veut.

Adieu, Maître. En avant, calme et droit.

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