marxisme

Le jeune Karl Marx


Magistrat honoraire et président de l'Institut de la parole

 

Je sors du film de Raoul Peck Le jeune Karl Marx et je suis devenu marxiste.

L’œuvre est, certes, remarquable. Pascal Bonitzer en a écrit le scénario avec le réalisateur et le tour de force n’est pas mince, qui rend vivant et incarne le penseur génial, décrit avec finesse et plausibilité son amitié avec Engels et passionne des spectateurs que probablement toute idéologie rebuterait.

Le film nous sort heureusement des thèmes préférés du cinéma français, qui tournent autour de situations incongrues, de l’adultère, de l’homosexualité, de récits narcissiques pour lesquels la seule histoire valable est celle du je ou de l’entre-soi.

Plus profondément, Le jeune Karl Marx projette dans notre réflexion d’aujourd’hui des fulgurances et ouvre des pistes qui, même si la France n’a aucun rapport avec la condition ouvrière et le traitement des enfants à cette époque, par exemple à Manchester en Angleterre, nous incitent à les actualiser.

La réponse célèbre de Marx à Proudhon sur la « philosophie de la misère » demeure stimulante : pour lui, il s’agissait de « la misère de la philosophie ».

La volonté que le jeune Marx avait, sur le plan intellectuel et philosophique, non plus seulement, comme tous ses prédécesseurs classiques, d’interpréter le monde mais de le transformer n’a pas disparu chez certains, même si aujourd’hui le désir de révolution ressemble trop à une sorte de bouffonne, tragique et parfois sanglante caricature. On a les Maduro qu’on peut !

La dénonciation par le jeune Marx, en accord avec Engels dont, sur le plan de l’origine sociale et des conditions de vie, tout le séparait, du formalisme abstrait qui occultait le concret des existences et le tangible, l’insupportable des exploitations et le cynisme des exploiteurs, continue d’intéresser.

Qu’on approuve encore ou non cette philosophie de l’Histoire qui, avec la lutte des classes, a cru fournir une explication décisive de l’évolution sociale et politique.

On peut, après ce film, se retrouver à l’air libre, regretter – mais ce n’était pas son but – qu’à aucun moment, il ne fasse apparaître la matrice qu’a été le marxisme, peut-être mal compris ou dévoyé, pour l’effroyable catastrophe historique qu’a été le communisme totalitaire et meurtrier. Cette dérive capitale est passée par Lénine, dont Stéphane Courtois nous a démontré, sur ce plan, le rôle essentiel et délibérément malfaisant (Figaro Magazine). Même si, apparemment, un Olivier Besancenot continue de le célébrer à sa manière (Autrement).

On a évidemment le droit de ne pas se laisser envahir seulement par une indignation obligatoire, tant le XIXe siècle avait une part sombre, économique, sociale, tout simplement humaine qui ne peut que révolter le citoyen d’aujourd’hui. En ce sens, ne pas se dire « Je suis un jeune marxiste » après la vision de ce film révélerait à la fois un défaut d’intelligence et de sensibilité.

Mais rien n’est simple.

Le jeune Marx a regagné les songes. Il y a Paris avec son animation, sa multitude, malheureusement aussi sa misère pitoyable mais dérangeante, parfois vindicative. On voudrait donner mais, après tout, ce n’est pas à nous tout le temps de pallier et de réparer ! Alors je passe, en même temps gêné et assuré.

Dans cet instant, avec cette indifférence triste, je ne suis plus un jeune ou un vieux marxiste, mais le marxisme nous aiderait-il pour cette quotidienneté qui échappe à l’Histoire et à la philosophie ?

Extrait de : Justice au Singulier

Magistrat honoraire et président de l'Institut de la parole

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