L’Église et Mai 68 : sous les pavés des églises, le sable mouvant…

Mgr Gaillot, évêque in partibus de Partenia, vient de donner une tribune dans Le Huffpost intitulée « Mai 68 n’a pas changé que la société, elle a également bouleversé la religion catholique ». Le prélat, qui fut démis de sa charge d’évêque d’Évreux en 1995 à cause de ses prises de position contre le magistère de l’Église, ne pouvait passer à côté de ce cinquantenaire !

En effet, Mai 68 fut sans doute un accélérateur de la crise de l’Église de France. Le politologue René Rémond n’affirma-t-il pas que les trois victimes principales de Mai 68 furent l’Université, le Parti communiste et l’Église catholique ! Mai 68 et l’Église de France ? C’est peut-être le journaliste vaticaniste Robert Serrou (1924-2016) qui a le mieux résumé : « Le temps des chaires est révolu. » Une phrase tirée de son livre Dieu n’est pas conservateur – Les chrétiens dans les événements de mai, écrit fin 1968. C’est, d’ailleurs, au tournant de 68 que l’on bazarda ce symbole d’autorité doctrinale. Un perchoir à corbeaux bien incommode pour dialoguer ! Or, nous étions entrés en des temps de dialogue. Dans les écoles, les maîtres furent invités à descendre rapidement de leur estrade afin de dialoguer avec les élèves. Et dans les églises, Dieu fut prié gentiment d’arrêter de se prendre pour le bon Dieu. Désormais, on allait privilégier le dialogue entre le prêtre – le célébrant – et les fidèles – l’assemblée -, un dialogue qui tournera souvent au bavardage… et le dos à Dieu ! On voulait, soi-disant, revenir à l’esprit des premiers temps chrétiens mais on oubliait que Jésus se faisait appeler « Rabbi » (« Maître ») et qu’il n’était pas l’animateur d’une colo itinérante à travers la Galilée.

En mars 1968, le père dominicain Cardonnel, lors d’une conférence de Carême à la Mutualité, lança carrément : « Un vrai Carême serait une grève générale qui paralyserait les mécanismes de la société de profit. La grève générale de protestation contre l’injustice structurelle du monde est bien la liturgie contemporaine de la Pâque. » Une conférence qui s’inscrivait dans une série au thème qui se passe de commentaires : « La Révolution, stimulant pour la Résurrection. » Il est vrai que la France s’ennuyait, comme l’écrira Viansson-Ponté dans Le Monde, le 15 mars. On s’ennuyait aussi à la messe, dans l’Église. Bientôt, on ne s’y ennuierait plus puisque, à l’heure du dialogue, on la désertera en masse, fidèles comme prêtres (par milliers, après 68) et il faudra attendre les années 70 pour que certains, à haute voix, commencent à dire que « sans le latin, la messe nous emmerde », comme le chantera Brassens en 1976…

Mai 68 est le symbole même du renversement de la verticalité qui commande (« Parle, commande, règne ! »), qui ordonne le monde. La verticalité qui interdit, aussi. Or, il devenait interdit d’interdire. Et l’Église est un lieu d’interdits, ne serait-ce que parce qu’elle assume le Décalogue de l’Ancien Testament (sept interdits sur les Dix Commandements, tout de même…). Renversement, aussi, de la verticalité dans la liturgie, bientôt désacralisée par l’adoption de la langue vernaculaire et l’appauvrissement, pour ne pas dire la paupérisation, de la liturgie : pas de quartier pour le latin ! Banalisation du prêtre transformé en animateur, plus à l’aise dans la tenue du micro que du goupillon.

Et les évêques, face à Mai 68 ? Incompréhension, suivisme, mutisme. Aucun ne porta vraiment une parole forte qui aurait été la version mitrée du très militaire « La réforme, oui ! La chienlit, non ! » de De Gaulle. Ainsi, Mgr Guyot, archevêque de Toulouse, déclarait, le 16 mai 1968 : « Il ne s’agit pas seulement de l’Université. Aujourd’hui se construit la société de demain. Il dépend de nous que la crise actuelle soit une crise de croissance. » L’Église avait connu mieux comme paroles enflammées par l’Esprit ! Mgr Marty, tout juste installé sur son siège épiscopal parisien, eut cette phrase restée célèbre et qui inspira le titre du livre de Serrou évoqué plus haut : « Si les institutions passent, Dieu est absolu… Dieu n’est pas conservateur. » On ne retint que la deuxième partie de la phrase… Mgr Gaidon, qui sera évêque de Cahors de 1987 à 2004, évoqua plus tard ce que fut cette époque : « Une tempête d’une rare violence qui mettra en péril nos communautés, apeurera les brebis et dispersera les pasteurs. ». Et il ajoutait : « Il est vrai qu’en ces années postconciliaires, le courage n’était pas au programme en notre Église de France. »

Sous les pavés des églises, le sable mouvant. Mais, n’en déplaise à Mgr Gaillot, sous le sable, Dieu merci, les fondations d’une institution bimillénaire…

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