On n’est pas couché, ou le sadisme médiatique


Magistrat honoraire et président de l'Institut de la parole

 

Pour aimer la controverse et n’avoir pas peur de la polémique, je ne les fuis pas dès qu’elles apparaissent.

Que je sois acteur ou téléspectateur, je ne les récuse pas par principe car la liberté d’expression est un bien trop précieux pour qu’on l’économise.

Mais je hais le sadisme sous toutes ses formes. Et surtout le sadisme médiatique. Celui-ci, quand il surgit en pleine lumière cynique, ne doit laisser personne indifférent au prétexte du dérisoire ou de l’insignifiance de la péripétie. Ces cruautés en valent bien d’autres.

Je sais que Christine Angot a été engagée par Laurent Ruquier, dans « On n’est pas couché », pour faire advenir le pire et elle dépasse sur ce plan toutes les espérances.

En même temps, elle fait partie de ces personnalités féminines intouchables (artistes, journalistes ou autres) qui bénéficient de ce privilège rare d’être célébrées à hauteur de leur médiocrité ou de leur arrogance. La mousse médiatique fait passer leur statut au rang de statue et quiconque s’aviserait d’émettre des réserves serait immédiatement taxé de misogynie.

Christine Angot a eu un comportement honteux avec François Fillon, ne cesse de nous parler de son inceste dans ses livres et est une dialoguiste nulle dans le film de Claire Denis. Mais peu importe.

Elle se permet cependant, au nom de ce que vulgairement on attend d’elle, de faire plus que contredire : d’insulter et de bouleverser Sandrine Rousseau, ancienne secrétaire nationale adjointe du parti Europe Écologie Les Verts. Celle-ci a écrit un livre, Parler où, au sujet de l’affaire Denis Baupin (accusé de harcèlement par plusieurs femmes), elle cherche à convaincre celles qui ont été victimes de ce genre d’agressions de libérer leur parole.

Quoi qu’on pense de sa démarche et de sa cause, elles ne sont pas honteuses et je ne vois pas au nom de quoi Christine Angot oppose avec fureur sa condition de victime et son obsession d’une souffrance solitaire et incommunicable pour fustiger une Sandrine Rousseau dont la position est honorable et susceptible, en effet, d’aider qui n’a pas le courage ni l’envie de demeurer tout le temps dans le pré carré de sa douleur.

Pathétique de constater à quel point cette invitée très émue était vouée au massacre, incapable par son tempérament et sa courtoisie de supporter une telle inégalité des armes.

Ce qui s’est déroulé au cours de cette émission, dans laquelle un duo confortablement fort s’en prend à une faiblesse tétanisée par le climat éprouvant et peu digne de ce cirque, a constitué une véritable non-assistance à invitée en danger.

À partir de la cour d’assises, pour avoir connu de multiples affaires de viol, je peux témoigner que l’objectif de Sandrine Rousseau est rien moins qu’absurde. Pour beaucoup des victimes, après l’enfermement initial en elles-mêmes, la première libération de la parole a été suivie – et le procès est un moment capital, avec la condamnation de l’auteur, pour qu’enfin elles se vivent comme victimes et non plus d’une certaine façon comme coupables – par des restaurations intimes, psychologiques et sociales.

Sandrine Rousseau m’a fait doublement pitié. À cause de ce qu’elle a subi hier et de ce qu’elle a enduré aujourd’hui.

Ce n’est pas parce que Marlène Schiappa a écrit au CSA pour dénoncer cette ignominie télévisuelle et que, pour une fois, elle a raison que je vais me priver d’intervenir.

On ne m’enlèvera pas de l’idée qu’un monde médiatique qui facilite de telles dévastations et s’en repaît devrait être jugé avant de juger. D’opposer trop souvent son arrogance et son indécence à des détresses désarmées.

Extrait de : Justice au Singulier

Magistrat honoraire et président de l'Institut de la parole

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