Les Vandales ? Des migrants comme les autres

Professeur
 

L’affaire a fait un certain bruit. Deux affaires en réalité, qui concernent l’éditeur Nathan : un exercice de maths qui demandait de compter des migrants (modernes) et – c’est l’objet de mon propos – une illustration ainsi décrite « Vitrail montrant l’arrivée de migrants en Gaule au Ve siècle » qu’il fallait commenter.

Le plus amusant était la première question : « À ton avis, pourquoi sont-ils armés ? » Réponse attendue ? Je n’ai pas vu le corrigé – s’il y en a un – mais on pourrait imaginer : « Parce que ces racistes de Gaulois n’étaient pas accueillants et les traitaient de sales Vandales. » Ou encore, chez un mauvais esprit : « Migrants, vous avez dit migrants ? Avec des armes, c’est pas plutôt des envahisseurs ? » Ou encore : « Parce qu’on tardait à mettre des téléphones portables et d’accortes jeunes filles à leur disposition. »

On pourrait pousser le jeu plus loin. Mais il est plus intéressant de s’interroger : les « grandes invasions » sont un des éléments du « roman national » qu’il importe à toute force de détricoter. Il est vrai que des travaux d’historiens ont relativisé et le nombre et la violence de ces arrivées de populations germaniques sur le territoire de la Gaule, et j’ai même lu une émouvante réhabilitation des Vandales dont la prise de Rome serait un « modèle d’organisation », « sans pillage ni destruction » et dont la mauvaise réputation serait due à la vindicte de l’Église, qui ne pardonnait pas leur arianisme. Somme toute, de braves migrants qui cherchaient à fuir le rude climat de leurs régions d’origine et ne désiraient qu’un accueil charitable et force câlins.

Moyennant quoi, nous pouvons réécrire l’histoire du monde : les Gaulois pillant Rome avaient pour seul désir d’y entrer paisiblement mais les Romains bornés n’ont pas compris ce bon Brennus, Attila ne rêvait que paix et retraite sereine et Gengis Khan était un Bisounours. C’est pour avoir confondu migrants et envahisseurs que le roi Arthur s’est battu contre les Saxons, il n’avait pas compris le sens de l’Histoire et, d’ailleurs, il a perdu.

Bon, votre raison vous dit que ça ne marche pas vraiment et que cette belle leçon risque fort de se retourner : et si le fin mot de l’histoire suggéré par Nathan était que les migrants modernes sont, en réalité, des envahisseurs cachés derrière un euphémisme ? Et si, derrière eux, il fallait voir les futurs maîtres qui baptiseront le pays d’un nouveau nom ; enfin, baptiser n’est sans doute pas le mot juste : après tout, si la France s’appelle la France et non la Gaule, c’est que lesdits « migrants » en ont pris le contrôle jusqu’à changer son nom, comme pour l’Angleterre, pays des Angles.

Mais – et c’est le point essentiel – il se trouve que ces tribus germaniques venues vers l’Occident se sont converties au christianisme (merci Clovis) et ont maintenu bon an mal an l’héritage antique. Les nouveaux migrants (quoique bénis par le pape) risquent fort, eux, comme ils l’ont fait en Afrique du Nord à partir du VIIe siècle, d’engloutir peu à peu le christianisme, d’effacer sa présence et aussi l’histoire antérieure. Et, les faits se répétant, les Beni Hilal, arrivés à leur tour dans le Maghreb, étaient bien sûr de paisibles nomades qui ne rêvaient que de bras ouverts : demandez à Ibn Khaldoun !

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